Jean-Hugues Oppel, je l’ai découvert au détour d’un rayonnage de bibliothèque municipale, en butant sur son roman Six Pack. J’avais vu et apprécié l’adaptation cinématographique, en bonne amatrice de tueurs en série que je prétends être, mais je n’avais pas capté un instant que le scénario avait une racine romanesque.
La lecture de ces quelques 300 pages écrites au scalpel devait me rappeler combien la puissance des mots excède celle des images, surtout quand elle est actionnée par un Oppel au mieux de sa forme. Et au mieux de sa forme, il l’est tout le temps, Oppel, en témoigne la trilogie Chaton, French Tabloïds ou ce Barjot ! qui a en partie inauguré sa carrière et que Rivages / Noir réédite bien à propos pour me permettre d’en découvrir les méandres.
Les méandres d’une folie : celle de Jérôme-Dieudonné Salgan qui sombre dans la démence quand il arrive chez lui un soir pour retrouver sa famille, ses amis, ses beaux-parents, sa maison et son existence décimés par un incendie. Un accident ? Que nenni, ça serait trop simple, surtout avec Oppel. Le clan Salgan a été rayé de la carte par un groupe de janissaires étatiques … qui se sont trompés de porte, ratant du même coup le dangereux groupuscule terroriste qu’ils avaient pour cible. Double bavure donc que Salgan va s’empresser d’effacer avec les moyens du bord, sans deviner un instant qu’il est lui-même manipulé.
Thème cher au cœur d’Oppel avec les chats et les motos, Barjot ! tourne autour de ces dérapages officiellement officieux qu’on tâche de laver discrètement à grand renfort de barbouzes. L’intrigue, on en devine la fin dans les premières lignes lorsqu’après avoir décrit le douillet cocon des Salgan et leur petite dinette nocturne, Oppel assène : « Ils ont encore quatorze minutes d’existence devant eux ». Charmant prologue, n’est-ce pas ? Et tout à fait représentatif de ce style très particulier, qui vacille entre la rigueur arithmétique d’une équation et une remarque salace entre potes.
De formation cinématographique, Oppel traite ses romans comme des scénarii, accumulant les glissements de registre savoureux : ainsi cette séquence hallucinante où le chef de nos maladroits janissaires s’engueule copieusement avec le délégué du ministre venu constater l’ampleur des dégâts par hélico alors que la Salgan’s house finit de se consumer et qu’on évacue ce qu’il reste des cadavres sous les yeux du héros soudain terrassé par une attaque. Eh oui Oppel, et c’est sa force, sait mêler l’émotionnel aux pires images.
Je passe sur les détails abominables de froideur scientifique qui ponctuent toutes les scènes de massacre du bouquin pour m’arrêter sur quelques traits assez surprenants : « Il recharge, fébrile. La Mort lui passe déjà ses cartouches ». Des phrases simples, dépouillées, qui zappent verbe ou sujet, hachurées de virgules et de sons rapeux. Une façon supplémentaire de rendre plausible cette improbable tragédie en suivant de l’intérieur la lente décomposition du barjot éponyme.
A lire donc avec au cœur cette pointe d’appréhension qui témoigne du talent de l’auteur : « et si ça m’arrivait ? »
Et plus si affinités









